Depuis plusieurs années déjà, un humour aussi insidieux que fréquent se déroule avec le consentement de beaucoup. Ahmed Sylla, Thomas Ngijol, Issa Doumbia, Claudia Tagbo sont les protagonistes les plus populaires de ce phénomène. Il s’agit des humoristes noirs qui prennent pour cible leurs semblables pour construire leur popularité.

 

Au départ, ils m’ont fait rire. Je me suis toujours dit qu’un Noir qui rit des Noirs, ça n’était pas raciste. J’en venais à penser que seul un Noir pouvait pratiquer ce type d’humour sans qu’on puisse y voir du racisme. Comment un Noir pouvait-il perpétuer des stéréotypes puisque lui-même est Noir ? Pour moi, le fait que l’humoriste soit noir l’empêchait de relayer des clichés dont il pourrait lui-même être victime.

Cependant c’était faire l’impasse sur le fait que le métier d’humoriste repose sur le rire d’un public. Et la majorité de ce public est blanche, il faut donc lui plaire pour être populaire et vivre de ce métier. Voilà pourquoi j’ai remis tout cela en question.

 

Le Noir : « objet d’humour » depuis longtemps

Evidemment que rire des Noirs en les caricaturant n’est pas un phénomène nouveau. Coluche et Michel Leeb ont largement profité des stéréotypes du Noir proche du singe et cannibale. Cependant un Blanc se moquant des Noirs est à présent mal vu et à juste titre puisque ce genre d’humour ne repose que sur des clichés négatifs hérités des périodes d’esclavage et de colonisation.

En effet, durant ces périodes, il fallait déshumaniser le Noir pour justifier sa soumission. Sont alors apparus des stéréotypes sur le Noir sauvage et cannibale, aux mimiques proches du singe et aux traits inesthétiques (cheveux, nez, etc).

Dans le cas du sketch de Michel Leeb, il ne rit pas d’aspects véridiques d’une culture africaine en particulier, il rit de l’Africain en général tel qu’un colon le voit. Il ne s’agit pas de culture africaine mais de culture coloniale.

Toutefois, certains utilisent l’argument du « bon vieux temps » tant regretté pour justifier leurs blagues racistes, homophobes ou sexistes. Comme si ce « bon vieux temps » était si bon pour les racisés, les homosexuels et les Femmes…

 

La nouvelle génération

Puisque un Blanc se moquant des Noirs est, à raison, mal perçu dans l’opinion publique, émergent alors depuis quelques années des humoristes noirs qui ont pris la relève de cet humour très ciblé et toujours dévalorisant. Quelques exemples d’humoristes et de certains de leurs sketchs :

  • Ahmed Sylla et l’odeur des Noirs,
  • Thomas Ngijol et l’image du Noir antillais lent ou du Noir africain vénale et violent,
  • Issa Doumbia et la mama africaine bruyante et autoritaire ou son sketch de « Didier Gros Désir », antillais assoiffé de sexe,
  • Claudia Tagbo et les Femmes noires exubérantes et constamment énervées.

Cet humour s’appuie sur des images des Noirs, Hommes ou Femmes, dévalorisantes et toujours tirées d’une représentation coloniale et essentialiste, même si bien sûr, ces humoristes et leur public ne doivent pas le ressentir ainsi. Néanmoins, la Femme noire qui parle fort, en colère pour tout et superficielle d’un côté et l’Homme noir à la fois lent, grand enfant, bête de sexe et violent de l’autre demeurent des stéréotypes qu’ils utilisent dans leurs sketchs. Que ce soit un humoriste noir qui utilise ces ressorts pour faire rire ne change rien à la dévalorisation des Noirs.

Le fameux Jamel Comedy Club, dont est en partie issue cette nouvelle génération d’humoristes racisés, repose beaucoup sur ces clichés. Ils ne concernent d’ailleurs pas uniquement les Noirs. Jamel Debbouze a lui-même construit sa popularité sur la caricature de l’Arabe. Malik Bentalha est son digne successeur. Bun Hay Mean, humoriste franco-cambodgien, joue également là-dessus concernant les Asiatiques.

 

Un humour répandu

Malheureusement, ce type d’humour se pratique au-delà des humoristes populaires. En effet, qui n’a jamais fait de blagues sur l’accent dit africain ou sur une supposée nonchalance des Antillais ? Je ne jette pas la pierre… Néanmoins j’amène quiconque qui se reconnait là-dedans à réfléchir à deux fois avant de ressortir une énième blague sur les Noirs. Et cela vaut également pour les Arabes, les Asiatiques, les Roms, etc.

D’ailleurs cet humour consiste principalement à imiter un accent, des mimiques, des éléments de langage (le tchip par exemple) ou à se déguiser. L’humour a bien entendu besoin de généraliser un minimum pour faire rire. Tout n’est pas sujet à polémique. Mais les bases sur lesquelles se repose cet humour-là sont vues et revues. Quelle différence entre l’approche d’Issa Doumbia et celle d’Ahmed Sylla ? Aucune, à mon sens. Il ne faut pas les attendre pour connaitre la blague sur le Noir invisible dans le noir (comme si les Blancs étaient fluorescents…).

 

Le Noir devenu personnage

Surtout, cet humour généralise tellement qu’il en devient ridicule. On ne caricature pas les Blancs dans leur ensemble. Les rares fois où l’on caricature un Blanc, c’est du fait de son métier, de sa nationalité, de son rang social ou de son comportement. Mais ça n’est jamais parce qu’il est uniquement blanc alors que les Noirs font l’objet de blagues uniquement parce qu’ils sont noirs.

Le sketch de Gad Elmaleh sur « le blond » peut être vu comme un sketch caricaturant certains Blancs. Mais là encore, ce sketch sert surtout à pointer du doigt les « non-blonds » qui eux sont alors moqués.

Le Noir apparaît alors comme un personnage à part entière. On peut l’imiter et le caricaturer, comme s’il représentait un tout homogène. Une couleur de peau suffit à supposer des comportements identiques. D’ailleurs, Fatou (voire Fatoumata) et Mamadou sont devenus des prénoms dont on peut rire. Ils servent de représentations de la Femme et de l’Homme noirs.

Il ne s’agit pas pour moi de dire si cet humour est drôle ou non. Chacun a son avis là-dessus. Mais le fait que des humoristes racisés soient à l’initiative de ce genre de représentations négatives et stéréotypées pose une question : qui rit finalement ?

 

Qu’est-ce que cela cache ?

Cet humour caricatural et aux racines racistes est populaire. Il fait écho dans la société française qui se veut « Charlie ». Oui, on peut rire de tout et de tout le monde mais dans les faits, ça n’est pas le cas. Ce sont toujours les mêmes qui sont moqués et toujours les mêmes qui rient.

Alors je m’adresse à ces « pseudo-Charlie » partisans du « on peut rire de tout », sachez qu’au final ce sont toujours les mêmes qui se marrent. On peut rire des Arabes, des Noirs, des Asiatiques, des musulmans, des juifs… Mais le seul qui rit, c’est le Blanc. Il se marre bien derrière son « on peut rire de tout le monde », surtout parce qu’il sait qu’il n’y a de pas blagues, de sketchs, de clichés sur lui. Sans oublier les humoristes racisés qui s’appliquent à faire rire le Blanc, à le divertir.

Donc non, on ne rit pas de tout le monde. Le Blanc est totalement épargné mais il est le premier à se dire « Charlie ». Il peut rire tranquillement de juifs imitant des Asiatiques, des Africains moquant leur propre mère, des Arabes singeant l’accent d’autres. Le Blanc sait qu’il ne risque pas d’être moqué aussi négativement. Il est sur son piédestal, conforté dans ses privilèges qu’il ne voit pourtant pas. Il reste persuadé qu’on a ri de tout le monde, comme s’il se voyait en dehors de ce « tout le monde ». Au-dessus, sans doute…

 

Prenons conscience

Je me suis rendu compte de tout cela et sans surprise, ces humoristes me font beaucoup moins rire maintenant. Ils me mettent même mal à l’aise. En effet, quand je vois des proches de toutes origines rirent à leurs sketchs, j’ai l’impression de participer à un processus de dévalorisation constante des non-Blancs. Et ce processus tire ses racines d’une Histoire coloniale raciste et d’un passé esclavagiste. J’ai le sentiment de perpétuer ce complexe d’infériorité vis-à-vis des Blancs, de ne pas remettre en question la domination culturelle (et pas que…) que les racisés subissent, d’accepter cette hiérarchisation qui place le Blanc comme étant universel, neutre, au-dessus. Cela doit changer.

En conclusion, l’humour n’est pas épargné par les stéréotypes et ça n’est pas nouveau. Et ces stéréotypes ne disparaissent malheureusement pas à la venue d’une nouvelle génération d’humoristes racisés. Les humoristes ont été renouvelés mais pas les objets de moquerie car ce sont les mêmes qu’il faut faire rire. Le public racisé doit se rendre compte de cela, de ce à quoi il participe. Tant qu’une prise de conscience des humoristes et de leur public ne sera pas effective, l’esprit que l’on appelle « Charlie » n’existera pas.

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2 Comments

  1. Répondre

    Oumjanna

    21 juillet 2017

    Merci BEAUCOUP pour cette réflexion saine et sensée.
    On a partagé avec moi une « blague » (Jean Kevin attend la sortie de l’iPhone 7… Rachid attend la sortie de Jean-Kevin ). Et on ne comprend pas pourquoi ca me vexe de recevoir ça.
    On me dit « faut se détendre, c’est de l’humour, on peut plus rire de rien » … C’est vrai que ces humoristes leur donnent le fouet pour nous fouetter.

    • Répondre

      Makeda

      21 juillet 2017

      Il ne faut pas hésiter à pointer ça face à des amis non-Blancs pour qu’ils comprennent qu’il faut arrêter de participer à cela !

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